Janvier. Le froid saisit les corps, le silence s’installe sur les tatamis. Puis les judokas s’alignent. Ce moment n’est pas un entraînement ordinaire. Il est plus ancien que les dojos, plus profond que les grades. Il vient du temps où l’acier décidait du destin des hommes. Ce moment portait un nom : Kagami Biraki.
Nous sommes au XVIᵉ siècle, sous l’ère des shoguns (1) Tokugawa. Le Japon est une terre de guerres, d’alliances et de serments scellés dans le sang. Avant une bataille décisive, le shogun Tokugawa IEYASU (2) réunit ses Daimyos (3). La veille du combat, un geste fort est posé : le couvercle d’un tonneau de saké est brisé, non coupé. Le bois cède sous le maillet. Le saké est partagé. L’unité est scellée. La bataille sera victorieuse.

Illustration de la bataille de Komaki et Nagakute en 1584 de
Tokugawa IEYASU dans la Province d'Owari au Japon
Ce geste devient rituel. Chaque année, les samouraïs (4) sortent leurs armes, ouvrent les coffres, nettoient leur armure. Ils ne se préparent pas seulement à combattre l’ennemi : ils se préparent à se regarder en face. Devant l’autel, ils déposent un miroir – kagami – et des gâteaux de riz ronds, les kagami mochi. Le miroir ne juge pas. Il révèle.
À l’origine célébrée le 20 janvier, la cérémonie change de date après la mort du shogun Tokugawa IEMITSU (5), décédé le 20 janvier 1651. Dès 1652, le Kagami Biraki est fixé au 11 janvier. La tradition est née. Elle ne disparaîtra plus.

Estampes Japonaises de Chikanobu représentant une cérénomie du Kagami Biraki (1838–1912)
Le Japon change. L’ère Meiji (6) modernise le pays. Les sabres quittent les ceintures, mais l’esprit du guerrier refuse de mourir. En 1882, Jigoro KANO fonde le Kodokan. Deux ans plus tard, en 1884, il fait un choix décisif : intégrer le Kagami Biraki au judo.
KANO n’enseigne pas un sport. Il bâtit une voie. Il comprend que la technique sans esprit est vide, que la tradition sans action est morte. Le Kagami Biraki devient alors le premier acte fort de l’année : discours, kata, randori, remises de grades. Mais surtout, un engagement renouvelé.
Ouvrir le miroir, ce n’est pas briser le passé. C’est l’examiner, le purifier, repartir au combat, sur le tatami comme dans la vie.

Façade de l'école de judo, le Kodokan Judo Institute, photo de 1945
Au Japon, le miroir est sacré. Il fait partie des Trois Trésors impériaux (7) (Sanshu no Jingi). Le plus célèbre, le Yata no Kagami, ne reflète pas le visage : il reflète l’âme. Le symbole est clair. Le judoka n’affronte pas son adversaire tant qu’il n’a pas affronté ses propres failles.
Le logo du Kodokan reprend cette forme : un miroir octogonal. Un rappel permanent. Chaque salut, chaque chute, chaque combat pose la même question : « Es-tu sincère dans ton engagement ? »

Réplique des 3 Trésors impériaux (Sanshu no Jingi) - le miroir (en haut), l’épée (au centre), le joyau (en bas)
Le jour du Kagami Biraki, rien n’est tranché. Ni le gâteau de riz, ni le couvercle du tonneau. Couper évoque la mort. Briser, au contraire, ouvre l’avenir.
Les kagami mochi, durcis par le temps, sont frappés, fragmentés, puis partagés dans une soupe de haricots rouges (shiruko). Le rouge chasse les mauvais esprits. Le bol est le même pour tous. Grades, âges, statuts disparaissent. Le maître et l’élève mangent ensemble. Comme les guerriers avant la bataille. Ce geste ancien traverse les siècles. Aujourd’hui encore, il soude les groupes, rappelle l’essentiel, remet chacun à sa juste place.

Kagami Mochi, le gâteau miroir du nouvel an japonais
Dans les dojos contemporains, le Kagami Biraki marque la fin d’un cycle et le début d’un autre. Il arrive souvent en plein kan-geiko (8), l’entraînement d’hiver. Le corps est éprouvé. L’esprit vacille. C’est précisément là que le rite intervient.
Se présenter devant le miroir, c’est accepter la fatigue, reconnaître ses limites et choisir de continuer. Le combat n’a pas changé. Il s’est simplement métamorphosé.

À l’heure des écrans et de l’instantané, le Kagami Biraki impose un arrêt. Il force à regarder en arrière pour mieux avancer. Comme le Janus (9) romain, il relie deux temps. Comme le soleil après le solstice d’hiver, il annonce un renouveau. Le message n’a pas changé depuis les samouraïs :
« L’homme nouveau naît de l’homme ancien, à condition d’oser se regarder en face. »
Le miroir est ouvert. À chacun d’y lire sa vérité.

Sculture de la divinité Romaine Janus à deux faces (bifront)
Le Kagami Biraki traverse les mers. En France, il est instauré officiellement le 9 janvier 1965 par Jean-Lucien Jazarin (1900–1982), alors Président du Collège National des Ceintures Noires. La cérémonie devient aussi la « Soirée Shin », rappelant la trilogie Shin – Gi – Tai.
C’est Shin qui ouvre l’année. C’est lui qui distingue le judo d’un simple sport. L’étiquette, le salut, la posture, la place du kamiza (10) : tout rappelle que le professeur doit être le miroir fidèle de la tradition.

Disposition traditionnelle dans un dojo - position du Kamiza, Sensei, Sempai et Kohai par rapport au portrait du Maître.
Chaque mois de janvier, à l’Institut du Judo comme dans tous les clubs, ce rituel marque une pause solennelle. Cérémonie des vœux, annonce des grades, présentations de kata et randori symboliques : tout rappelle que le judo est une voie d’éducation et de transmission.
La parole est donnée aux enseignants, aux dirigeants. Le judoka, quel que soit son âge ou son niveau, devient héritier d’un rituel venu du Japon, pleinement intégré à son époque et à la culture française.

Cérémonie officielle du Kagami Biraki en 2023 à l'Institut du Judo
Dans de nombreux clubs, la cérémonie se prolonge par un temps convivial autour de la galette des rois, tradition française emblématique de l’Épiphanie. Loin d’être anecdotique, ce moment complète naturellement le Kagami Biraki.
Comme les kagami mochi d’autrefois, la galette devient symbole de communauté, d’égalité et une nouvelle année commence dans un esprit de joie et de partage.

A l'Epiphanie, une galette des rois est partagée entre tous les invités
(1) Shōgun
Le shōgun était le chef militaire suprême du Japon. Bien que l’empereur existât toujours, le shogun détenait le pouvoir réel. Il commandait les armées, dirigeait les daimyō et garantissait l’ordre.
(2) Tokugawa IEYASU (1543–1616)
Vainqueur de la bataille de Sekigahara en 1600, Tokugawa IEYASU fonde le shogunat Tokugawa en 1603. Stratège patient et implacable, il impose l’unité politique du Japon.
(3) Daimyō
Les daimyō étaient les grands seigneurs féodaux du Japon, propriétaires de vastes territoires entre le 15e et le 19e siècle. Chefs militaires et administratifs, ils entretenaient leurs propres armées de samouraïs et juraient fidélité au shogun.
(4) Samouraïs
Les samouraïs formaient la classe guerrière du Japon féodal. Liés par le Bushidō (la voie du guerrier), ils vivaient selon des valeurs strictes : loyauté, honneur, courage et maîtrise de soi.
(5) Tokugawa IEMITSU (1604–1651)
Troisième shogun Tokugawa, IEMITSU consolide le pouvoir central et ferme le Japon au monde extérieur (sakoku). Sa mort, le 20 janvier 1651, entraîne le déplacement officiel de la date du Kagami Biraki au 11 janvier, date encore observée aujourd’hui.
(6) L’ère Meiji (1868–1912)
L’ère Meiji marque la modernisation radicale du Japon. Le pouvoir impérial est restauré, les samouraïs perdent leur statut, et les arts martiaux risquent de disparaître. Jigoro KANO sauve l’héritage martial en y intégrant des traditions anciennes comme le Kagami Biraki dans une voie éducative moderne.
(7) Les Trois Trésors impériaux (Sanshu no Jingi)
Les Sanshu no Jingi sont les symboles sacrés de la légitimité impériale japonaise :
L’épée (Kusanagi) : le courage et l’action juste
Le joyau (Yasakani no Magatama) : la bienveillance et l’harmonie
Le miroir (Yata no Kagami) : la sagesse et la vérité
(8) Kan-geiko
Le kan-geiko est l’entraînement hivernal traditionnel, pratiqué durant les semaines les plus froides de l’année. Physiquement éprouvant, il vise avant tout à renforcer la détermination et la discipline mentale.
(9) Janus
Janus est le dieu romain des commencements et des passages. Il est représenté avec deux visages : l’un tourné vers le passé, l’autre vers l’avenir. Le mois de janvier lui doit son nom. D’ailleurs, ce fut Jules CÉSAR en l’an 46 avant J-C qui imposa le 1er janvier comme jour de l’an et instaura le calendrier romain basé sur 12 mois comprenant 365 jours et des années bissextiles.
(10) Kamiza
Le kamiza est l’espace d’honneur du dojo, généralement opposé à l’entrée. Il peut accueillir un portrait de Jigoro Kano, une calligraphie ou un symbole. Il représente la tradition, la transmission et le respect des anciens.

Kodokan Judo Institute – Archives historiques et cérémoniales
🔗 https://kdkjd.org/2023/12/28/2024-kodokan-kagami-biraki-ceremony/
Wikipedia: Kodokan Judo Institute / Kagami biraki / Bushidō, l'âme du Japon
🔗 https://en.wikipedia.org/wiki/Kodokan_Judo_Institute
🔗 https://fr.wikipedia.org/wiki/Kagami_biraki
🔗 https://fr.wikipedia.org/wiki/Bushid%C5%8D%2C_l%27%C3%A2me_du_Japon
Fédération Française de Judo – Dossiers culture judo
🔗 https://www.ffjudo.com/kagami-biraki
Kagami Biraki - Celebrating The Transition To A New Stage In Life
🔗 https://matcha-jp.com/en/3808
Kanō Jigorō et l’élaboration du jūdō – Le choix de la faiblesse et ses conséquences - Yves Cadot
🔗 https://hal.science/tel-01625664v1/file/Yves-Cadot_Th%C3%A8se_judo_9-12-2006.pdf
Youtube - Le Grand Shogun - L'Histoire de Tokugawa Ieyasu - Histoire du Japon
🔗 https://www.youtube.com/watch?v=IL4Fq5C6q8I
L'histoire du jùdô au Japon - Origine et histoire du Ju-Jutsu et Judo
🔗 https://www.judopourtous.com/PagesAnnexees/HistoireJapon.htm
Youtube - JEAN LUCIEN JAZARIN - L'ESPRIT DU JUDO